« Il est le premier et le plus vieux des Ases, il règne sur toutes choses, et, bien que les autres dieux soient puissants, ils le servent tous, comme des enfants servent leur père » — Gylfaginning, XIX
Dieu que les guerriers honorent, vagabond dont le peuple scrute le passage, érudit que les sages respectent, dieu des dieux, mesdames et messieurs : Odin, le père de tous.
Le titre de « père de tous » ne vous aura sans doute pas échappé et vous vous demandez alors, « mais pourquoi donc a-t-il ce titre ? ». Odin est un dieu nordique majeur. Il est l’un des créateurs de Midgard (la Terre), des Hommes, père de Thor — un autre dieu nordique des plus connus —, inventeur des runes, chevauche un cheval à huit pattes, fait envoyer les braves guerriers au Valhalla… Enfin bref, c’est l’un des dieux les plus importants de la mythologie nordique. C’est pourquoi il mérite qu’on s’attarde quelque peu sur son histoire.
Tout d’abord il faut savoir qu’Odin est un dieu qui a de multiples noms. Énormément. On peut en apprendre beaucoup sur le dieu en étudiant ses surnoms. Les plus connus sont, bien évidemment, Odin du côté scandinave, ou Wotan/Wodan du côté germanique. Pour ses autres surnoms, on peut en avoir un aperçu dans l’Edda de Snorri Sturluson :
Ces noms, il les utilise parfois lors de ses voyages durant lesquels il se déguise. L’image qui revient souvent est celle d’un vagabond portant un large chapeau (nommé Siohöttre) et un grand manteau de voyage. D’ailleurs l’un de ces surnoms, Grim ou Grimr, fait beaucoup penser au mot « se grimer » en français.
Parmi ses surnoms on remarque celui de Rafnagud, qui signifie le « dieu aux corbeaux ». En effet Odin possède deux corbeaux, Huginn et Minninn. Ces deux oiseaux parcourent le monde et viennent ensuite se percher à côté du dieu et lui racontent tout ce qu’ils ont vu et entendu, ainsi Odin sait tout.
Le surnom Valfadr signifie « père des tués ». Les tués sont en fait les morts au combat. Pour les hommes du nord, mourir au combat est glorieux, car Odin choisit les morts tombés au combat. Les Valkyries prennent les morts et les emmènent au Walhalla et ils sont alors appelés Einherjar. Là ils font partie de l’armée d’Odin qui combattra lors du Ragnarök (le Crépuscule des Dieux, et non pas la fin du monde). Chaque jour ils s’entraînent, et le soir ceux qui sont morts reviennent à la vie et peuvent participer au festin. Lors des festins les Einherjar mangent en compagnie d’Odin le sanglier Saehrimnir, dont la chair se reconstitue sans cesse, et ils boivent également de l’hydromel issu des mamelles de la chèvre Heidrun.
On l’appelle aussi parfois le dieu borgne. Dans un passage de la Gylfaginning (chap. 15-16) on apprend qu’Odin le père de tous, alors en quête de savoir, s’était rendu à la fontaine du géant Mimir. Ce dernier était réputé d’une grande sagesse. Sagesse qu’il tenait de la fontaine dont il buvait l’eau via la corne appelée Gjallarhorn. Odin se rend donc sous l’une des racines d’Yggdrasil là où se trouve la fontaine de Mimir et lui demande de pouvoir boire l’eau de la fontaine. Mais Mimir refuse. Odin accepte donc de mettre son œil en gage pour pouvoir boire de cette eau et Mimir accepte. C’est alors qu’Odin acquiert la sagesse mais devient aussi borgne.
Dans cette quête du savoir, Odin est lié à l’apparition de l’hydromel. Cette boisson magique donne le talent de savant et de poète à celui qui en boit. Elle est réalisée à partir du sang de Kvasir et de miel. Odin se transforme en serpent, perce la montagne et arrive auprès de Gunnlöd. Il couche avec elle durant trois nuits et elle lui laisse boire trois gorgées — en trois gorgées, il boit tout. Puis il se transforme en aigle et fuit. « Une partie lui échappe par derrière, il n’en fait pas grand cas, c’est le lot des poètes de pacotille. » — Skaldskaparmal, I
Toujours dans l’esprit de recherche de la sagesse, Odin est celui qui invente les runes. Pour ce faire il reste suspendu à une des branches de l’Arbre monde Yggdrasil. De plus, pendant qu’il est suspendu il est perforé par une lance. Il reste ainsi pendant neuf nuits entières. Le sang de sa blessure coule alors sur des pierres et les runes sont ainsi créées. Cela donne ainsi naissance à l’alphabet runique appelé Futhark (du nom des six premières runes).
Mais malgré tout ce savoir et ses pouvoirs, Odin ne peut intervenir sur le Destin. Il ne peut déranger ce que font les Nornes (l’équivalent des Moires/Parques gréco-romaines), ces trois sœurs qui incarnent le Destin : leurs noms sont Urdr, Verdandi et Skuld. Preuve à l’appui, lorsqu’Odin apprend la mort de son fils Baldr, il ne peut en rien l’empêcher. Il ne peut pas non plus changer son propre destin lors du Ragnarök.
Ce qui nous amène à parler de la famille d’Odin. Comme c’est l’un des dieux créateurs, son histoire nous amène à rappeler quelque peu la création du monde selon la mythologie nordique.
Le premier être était Ymir, un géant de glace. Celui-ci se nourrissait du lait qui coulait des pis de la vache Audumla, qui elle-même se nourrissait en léchant les pierres couvertes de givre. Après trois jours à lécher la pierre, un homme en sortit et il s’appela Buri. Il engendra un fils qui s’appela Burr. Ce dernier se maria à Bestla, fille du géant Bölthorn. De cette union naquirent trois dieux : Odin, Vili et Vé.
Mais Ymir était un être mauvais, alors les trois frères tuèrent le géant de glace. De sa chair ils firent la terre, de son sang la mer et les lacs, de ses os les montagnes, de ses dents les pierres et les cailloux. Ensuite ils prirent son crâne et en firent le ciel, et sur chacun des quatre coins, ils placèrent un nain : Est, Sud, Ouest et Nord.
Ainsi Midgard fut créée. En se promenant le long d’un rivage, Odin, Vili et Vé trouvèrent deux souches d’arbres, ils les façonnèrent en êtres humains leur donnant le souffle et la vie, la conscience et le mouvement, la parole, l’ouïe et la vue. Une fois vêtus, l’homme fut appelé Askr et la femme Embla.
Pour en revenir à sa famille, Odin a plusieurs femmes : Jord, la Terre des origines, Frigg, la Terre habitée, et Rind, la Terre inculte. Mais seule Frigg peut s’asseoir sur le haut siège appelé Hildskjalf avec Odin, siège d’où l’on peut voir et entendre tout l’univers. De ces unions naîtront, entre autres, Thor, Baldr, Vidar et Vali.
Outre ses deux corbeaux, Odin possède aussi deux loups, Geri et Freki, qui mangent à sa table. Mais Odin a également un autre animal extraordinaire : Sleipnir, le cheval à huit pattes. La Gylfaginning nous raconte comment Loki, transformé en jument, détourna le cheval Svađilfari d’un maître-ouvrier géant pour empêcher l’achèvement d’un château promis aux Ases. Plus tard Loki, toujours en jument, mit au monde un poulain : Sleipnir, le meilleur des chevaux et destrier d’Odin.
Outre son cheval, son œil manquant et ses corbeaux, Odin est aussi reconnaissable au port de Draupnir, un anneau d’or qui se reproduit à l’identique toutes les neuf nuits, et de la célèbre lance Gungnir.
Odin est souvent perçu avec respect et crainte. Il y a une approche évhémériste dans l’Edda de Snorri qui fait venir Odin d’Asie et plus précisément de Troie. Mais Odin n’est pas une divinité reléguée aux oubliettes. Tout comme le reste de la mythologie nordique, il inspire encore aujourd’hui dans divers médias : le célèbre Gandalf dans l’œuvre littéraire de Tolkien, lui-même dans l’opéra de Wagner, ou encore invoqué dans la série des Final Fantasy. Odin est encore bien présent.
Quant à sa liaison avec la Chasse Sauvage ou encore les berserkers, ça, c’est une autre histoire !
- COMTE Fernand, Les grandes figures des mythologies, éd. Larousse-Bordas, Paris, 2000.
- BOYER R., L’Edda poétique, éd. Fayard, Daumont, 2010, p. 470-471.
Bibliographie
- BOYER Régis, L’Edda poétique, éd. Fayard, Daumont, 2010
- BOYER Régis, Snorri Sturluson, le plus grand écrivain islandais du Moyen Âge, éd. Orep, Bayeux, 2012
- COMTE Fernand, Les grandes figures des mythologies, éd. Larousse-Bordas, Paris, 2000
- DUMÉZIL Georges, Mythes et dieux des Indo-Européens, éd. Flammarion, 2011
- GUELPA Patrick, Dieux et mythes nordiques, éd. Presses Universitaires du Septentrion, Paris, 1998
- KERSHAW Kris, The One-eyed God, Odin and the (Indo-)Germanic Männerbünd, Washington D.C., 2000
- MIRZA Sandrine, La mythologie, éd. Gallimard Jeunesse, Paris, 2010
- STURLUSON Snorri, Edda, récits de mythologie nordique, éd. Gallimard, 2014
- THIBAUD Robert-Jacques, Dictionnaire de mythologie et de symbolique nordique et germanique, éd. Dervy, 2009